L'IA et le quantique se retrouvent dans les mêmes titres, pour trois raisons qui ne sont pas la même. Des ordinateurs quantiques existent, et l'une de leurs puces a montré, fin 2024, que l'erreur d'un bit protégé peut baisser quand on lui donne plus de qubits. Des algorithmes d'apprentissage conçus pour ces machines sont une promesse, tant qu'un avantage utile n'est pas mesuré. L'idée qu'un cerveau devrait sa conscience à un effet quantique est une conjecture. Cet article sépare les trois étages : mesuré, promis, conjecturé.
Une pièce qu'on ne regarde pas sans l'arrêter
Un bit ordinaire vaut 0 ou 1. Un qubit, l'unité de calcul de ces machines, se décrit comme une pièce lancée qui tourne encore : les deux faces comptent, avec des poids, jusqu'au moment où on la lit. La lecture donne une face, et la rotation s'arrête. Le calcul intéressant se fait pendant que la pièce tourne, sur plusieurs pièces dont les rotations sont liées. Le lien, l'intrication, est ce que les équations prévoient et ce que les puces tentent de garder assez longtemps pour finir un calcul.
Le bruit gâche la rotation. Une vibration, une chaleur, une impureté, et la pièce tombe trop tôt. La correction d'erreurs consiste à prendre plusieurs qubits physiques, bruités, pour en fabriquer un qubit logique, plus stable. Pendant des décennies, ajouter des qubits ajoutait surtout du bruit. Le résultat de fin 2024 dit que, sur une puce précise, la courbe s'est inversée.
Mesuré : Willow, et ce que Google a publié
Le 9 décembre 2024, Google annonce la puce Willow. Le billet du blog Google, signé dans la lignée des annonces de l'équipe Quantum AI, dit deux choses. D'abord, Willow réduit les erreurs de façon exponentielle quand on augmente le nombre de qubits utilisés pour la correction : le billet présente cela comme une réponse à un obstacle poursuivi depuis près de trente ans. Ensuite, Willow aurait exécuté un calcul de référence en moins de cinq minutes, là où l'un des supercalculateurs classiques les plus rapides du moment aurait mis, selon Google, 10 puissance 25 années. Le même billet fixe la taille : 105 qubits.
Le second chiffre est un banc d'essai de circuits aléatoires, tel que Google le raconte. Ce n'est pas une facture, un médicament, ou un code secret cassé. C'est une comparaison sur une tâche choisie pour être difficile aux machines classiques. On la cite comme l'annonce de Google, avec son unité bizarre, 10 puissance 25, et on ne la transforme pas en « l'ordinateur quantique est utile à tout ».
Le billet de recherche du même jour, par Michael Newman et Kevin Satzinger, précise la première annonce. En passant d'une grille 3 par 3 à 5 par 5, puis à 7 par 7 qubits physiques, le taux d'erreur du qubit encodé est divisé par 2,14 à chaque palier. Le billet ajoute qu'un qubit logique a tenu plus longtemps que le meilleur de ses qubits physiques. C'est cela, le plancher mesuré que nous retenons : sur cette puce de 105 qubits, agrandir le code a fait baisser l'erreur, d'un facteur annoncé de 2,14 par palier de taille.
D'autres laboratoires publient des feuilles de route, avec des années cibles pour un avantage utile ou une machine tolérante aux fautes. Une année écrite sur une feuille de route est une cible. Nous n'en recopions aucune ici, faute de l'avoir rouverte dans le document de l'entreprise au moment d'écrire. Le même silence vaut pour les estimations du nombre de qubits qu'il faudrait pour casser un chiffrement RSA : elles circulent, elles bougent avec les méthodes, et nous n'en posons pas une.
💡 Ce qu'un site web a à voir là-dedans
Aujourd'hui, le cadenas d'un site repose sur le chiffrement de la connexion, le HTTPS décrit dans le mémo protéger sa connexion. Un voisin de Wi-Fi ne lit pas la page. Remplacer les algorithmes à clé publique par d'autres, prévus pour résister à un futur ordinateur quantique assez gros, est un chantier distinct. Il ne se déduit pas du facteur 2,14 de Willow. Tant qu'un nombre de qubits « suffisant pour casser le web » n'est pas repris d'un papier rouvert, on n'en affiche pas.
Le glossaire a déjà une entrée pour le certificat SSL / TLS, qui est le cadenas visible. La migration des algorithmes derrière ce cadenas est un sujet de standards. Elle n'est pas tranchée par la puce de décembre 2024.

Promis : apprendre sur des qubits
L'étiquette « IA quantique » recouvre des algorithmes d'apprentissage conçus pour tourner sur des qubits, ou pour être accélérés par eux. Un avantage se mesurerait sur une tâche utile, contre la meilleure méthode classique, dans un résultat qu'on peut relire. Les annonces de Willow, celles que nous avons ouvertes, portent sur la correction d'erreurs et sur un banc d'essai de circuits. Elles ne portent pas sur un modèle de langue, ni sur un classifieur qui battrait une méthode ordinaire dans un usage courant.
Des articles de recherche décrivent des prototypes. En l'absence, ici, d'une comparaison rouverte qui montrerait cet avantage, l'étage reste promis. Le confondre avec Willow, c'est prendre une puce qui corrige mieux ses propres erreurs pour une intelligence artificielle d'un nouveau type. Le vocabulaire de base aide : un réseau de neurones actuel tourne sur des puces classiques, très nombreuses. Il n'a pas besoin d'un qubit pour exister.
Conjecturé : un cerveau quantique
Le troisième étage est une hypothèse sur nous, pas une mesure sur une puce. Roger Penrose, puis Stuart Hameroff avec lui, ont proposé que la conscience dépendrait de processus quantiques dans les structures des neurones. La famille d'idées s'appelle souvent Orch-OR, pour réduction objective orchestrée. C'est une conjecture. Elle a des défenseurs, des critiques, et pas, à ce jour, de test empirique que la communauté traiterait comme décisif. Des propositions circulent pour en inventer un, y compris chez des gens qui construisent des ordinateurs quantiques. Tant que le protocole n'est pas là, avec un résultat, l'étiquette reste conjecturé.
Cet étage n'explique pas Willow, et Willow ne le confirme pas. Une puce qui garde une superposition quelques microsecondes de plus ne dit rien de ce qu'un lecteur éprouve en lisant cette phrase.

L'article sur ce que la recherche sait de la conscience des machines s'arrête au même endroit, par une autre porte : on ne déduit pas une vie mentale d'un système qui calcule. De Turing aux modèles de langue, la calculabilité a déjà assez de malentendus sans qu'on y ajoute une physique non testée.
L'épisode précédent de la série montrait pourquoi une phrase générale semble écrite pour nous. Celui-ci montre pourquoi un mot, quantique, semble expliquer trois étages à la fois. La synthèse reprend la question plus large : si le calcul va si loin, sommes-nous dans le calcul de quelqu'un. La question reste ouverte. Les trois étiquettes servent à la lire.