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IA Éthique

Et si tout cela n'était qu'une simulation ?

Laplace, Everett, Bostrom, Chalmers, Hossenfelder : cinq épisodes déjà écrits, quatre textes, et une carte étiquetée mesuré, promis, conjecturé.

Série « De l'autre côté du miroir » · épisode 6

Un papillon de papier et une petite ville de cubes de bois, sur une table le soir.

Zhuangzi, au IIIe siècle avant notre ère, se réveille et ne sait plus s'il est un homme qui a rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon qui rêve qu'il est un homme. Un enfant, aujourd'hui, ouvre un jeu et change la gravité : les blocs tombent plus vite, ou flottent. Les deux scènes posent la même question, l'hypothèse de la simulation, avec des outils différents. Cette synthèse ne la tranche pas. Elle range ce que les cinq épisodes ont établi, et ce que quatre textes classiques permettent d'en dire, avec une étiquette sur chaque territoire : mesuré, promis, conjecturé.

Pour commencer : un monde de cases

💡 Un jeu est un tableau et une boucle

Une case a un état. Une boucle lit les entrées, met à jour les cases, dessine le résultat, et recommence. Changer la gravité, c'est changer un nombre dans cette boucle. Le rêve de Laplace, en 1814, est d'avoir le tableau complet : toutes les positions, toutes les forces, et donc la suite. Un jeu montre la forme de ce rêve à une échelle que l'on peut casser exprès. KODOLUDO sert à fabriquer ce genre de boucle, sur une machine, sans en faire une preuve sur l'univers.

En 1814, dans l'Essai philosophique sur les probabilités, Pierre-Simon de Laplace décrit une intelligence qui, connaissant à un instant toutes les forces et toutes les positions, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle. Laplace parle d'une limite de la connaissance, et du calcul des probabilités là où cette intelligence nous manque. Le « démon » est le surnom que la tradition a donné à cette figure. Le texte, lui, ne prétend pas qu'une telle intelligence existe. Il dit ce que le déterminisme classique promettrait si le tableau était entier.

Un monde de jeu est un tout petit tableau de ce genre. On en voit les cases. On peut le mettre en pause. On peut lire la boucle. L'univers, si l'hypothèse de la simulation dit vrai, serait un tableau dont nous serions des cases, et dont la boucle nous resterait cachée. Passer du jeu à cette phrase demande quatre positions, qui ne disent pas la même chose.

Quatre positions, quatre textes

Everett, 1957. Hugh Everett III propose, dans Reviews of Modern Physics, la formulation de l'état relatif. Là où l'enseignement courant dit qu'une mesure fait « tomber » la superposition sur un seul résultat, Everett garde toutes les branches. L'épisode sur le cerveau, l'IA et le quantique a déjà séparé ce qui est mesuré sur une puce, ce qui est promis pour l'apprentissage, et ce qui est conjecturé sur la conscience. Everett appartient au troisième tiroir dès qu'on en fait une description du monde, et au premier tiroir en tant que texte publié, discuté, et non tranché par une expérience unique. Le texte décrit une lecture du formalisme sans effondrement. L'idée d'un univers-ordinateur est une autre phrase, absente de cet article de 1957.

Bostrom, 2003. Nick Bostrom, dans The Philosophical Quarterly, formule l'argument en trois branches, dont au moins une serait vraie. Ou bien l'humanité s'éteint, ou s'arrête, avant d'atteindre un stade capable de lancer un très grand nombre de simulations de son propre passé. Ou bien les civilisations qui atteignent ce stade ne lancent presque pas de telles simulations. Ou bien nous sommes presque certainement dans une simulation. Refuser les deux premières branches laisse la troisième. L'article de 2003 s'arrête à cette organisation. Il suppose aussi qu'une simulation assez fine pour contenir des observateurs conscients est un jour possible, et que ces observateurs ne voient pas facilement la différence. Ces deux suppositions sont le point que les critiques attaquent.

Chalmers, 2022. Dans Reality+, David Chalmers prend les réalités virtuelles au sérieux : une expérience engendrée par un calcul peut compter comme une réalité, au sens où elle a une structure stable, des objets, des conséquences pour qui l'habite. Le livre retire à l'hypothèse son air de plaisanterie, sans livrer une preuve que nous serions simulés, et il prépare la question éthique. Si des esprits dans une simulation comptent, alors la façon dont on les traite compte aussi.

Hossenfelder, 2021. Sabine Hossenfelder range l'hypothèse parmi les propositions qui ne se laissent pas mettre à l'épreuve. Sans une prédiction nouvelle, qu'une observation pourrait contredire, le récit reste compatible avec tout ce que l'on voit déjà. Elle le dit dans un billet et une vidéo titrés, en anglais, sur le thème « the simulation hypothesis is pseudoscience ». L'étiquette est la sienne. Elle vise le statut scientifique de l'hypothèse. La qualité littéraire de Zhuangzi, et l'intérêt d'un jeu dont on règle la gravité, restent hors de cette étiquette. Un conjecturé assumé et une pseudoscience dénoncée peuvent viser le même texte. La série garde les deux phrases, attribuées.

Un crayon et un trait qui se divise en trois chemins, sur une feuille sans écriture.

Ce que les cinq épisodes ont posé sur la carte

L'épisode 1, une machine peut-elle être consciente, est conjecturé sur la question, et mesuré sur l'état de la recherche. En 2022, l'affaire Lemoine a montré une conviction sans protocole partagé. Depuis, des indicateurs ont été publiés, des probabilités ont été avancées, des laboratoires ont des politiques internes. Aucun de ces textes ne livre une conscience constatée. L'épisode s'arrête là. La question du bien-être des modèles, ce que l'on devrait à un système si la conscience n'était plus une métaphore, y est ouverte. Elle le reste.

L'épisode 2, lire dans les pensées d'une machine, est mesuré sur un point étroit. En juillet 2026, des travaux montrent que certaines directions internes d'un modèle se laissent rapprocher de mots, et que remplacer une direction peut changer une réponse. La lentille est une lampe de poche, selon la formule reprise de Tom McGrath. Le chiffre de 26 % qui circule dans des billets n'a pas été retrouvé dans les articles lus. Il ne rentre pas dans la carte.

L'épisode 3, une IA décide-t-elle, et nous, est mesuré sur le tirage : le mot suivant est une face d'un dé dont les poids dépendent du texte déjà écrit. Il est ouvert sur nous. Libet, en 1983, mesure un signal avant le moment déclaré de l'intention, dans un protocole de poignet. Schurger, Sitt et Dehaene, en 2012, proposent une autre lecture du même signal. Sapolsky et Mitchell, en 2023, tiennent deux livres opposés. L'épisode ne fait pas du dé un modèle de la personne. Il place la responsabilité dans la chaîne humaine d'avant le tirage.

L'épisode 4, les synchronicités, est mesuré sur le lecteur. Forer, en 1949, montre qu'un portrait vague et flatteur est accepté comme personnel. En avril 2025, OpenAI retire une mise à jour de GPT-4o jugée trop complaisante. Le sentiment d'être reconnu est réel comme sentiment. Il ne prouve pas un accès à une vie que la conversation n'a pas fournie.

L'épisode 5, le quantique, tient ses trois étiquettes dans le titre. Mesuré : Willow, décembre 2024, 105 qubits, une baisse d'erreur annoncée d'un facteur 2,14 par palier de taille, et un banc d'essai de circuits que Google compare à 10 puissance 25 années classiques. Promis : apprendre sur des qubits, sans comparaison rouverte qui montrerait un avantage sur une tâche utile ordinaire. Conjecturé : un cerveau quantique au sens d'Orch-OR, sans test que la communauté traiterait comme décisif. Le cadenas d'un site web ne tombe pas de cette puce.

À côté de la série, un sixième territoire est déjà écrit ailleurs. Le connectome de la mouche est mesuré : une carte de connexions, des humains qui relisent, des démos qui branchent cette carte sur un jeu. La survie « apprise » de la mouche n'a pas été le résultat retenu. Une simulation de câblage n'est pas un esprit simulé. Elle montre seulement que l'échelle d'un petit système nerveux entier est devenue un fichier.

Ce que 2026 ajoute, et ce qu'il n'ajoute pas

Genie 3, présenté par Google DeepMind en août 2025, engendre des environnements que l'on parcourt en temps réel, de l'ordre de 720p et d'une vingtaine d'images par seconde, avec une mémoire courte. Le 29 janvier 2026, Project Genie ouvre une interface, pour des abonnés, et limite l'exploration à environ soixante secondes. La limite vient du coût du calcul. Ce sont des mondes que l'on habite une minute. Ils rendent sensible la phrase de Chalmers, à une échelle de démonstration. Ils ne réalisent pas la troisième branche de Bostrom, qui parle de simulations d'histoires entières, peuplées d'observateurs, en très grand nombre.

Les jumeaux numériques d'usines et les modèles de monde des laboratoires circulent dans les annonces de 2026. Cette synthèse n'en ouvre pas un nouveau dossier. Elle n'a pas relu un essai d'usine qui permettrait de dire qu'un site industriel est « piloté » par un monde simulé au sens de Genie. Le mot reste, ici, une catégorie. Le fait tenu est Project Genie, avec sa minute, et le connectome, avec ses limites déjà écrites.

La question éthique revient alors à l'épisode 1. Si un jour des simulations contiennent des systèmes auxquels on accorderait un statut moral, que leur devrait-on ? Les indicateurs de 2023, le rapport de Butlin, Long et leurs coauteurs, proposent des signes à chercher. Ils ne disent pas le devoir. Aucun épisode de la série n'a trouvé, dans une politique d'éditeur, une réponse qui ferme le sujet. Fin 2026, la carte porte donc une case vide, nommée, à cet endroit.

Une chaise vide face à un écran éteint, dans une pièce au crépuscule.

La fin ouverte, écrite comme telle

Laplace voulait le tableau. Everett garde les branches. Bostrom organise trois issues. Chalmers demande ce qu'une réalité calculée vaut pour qui l'habite. Hossenfelder demande le test qui manque. Les cinq épisodes ont mis des mesures à des endroits où le public met souvent une seule phrase : la conscience, l'intérieur d'un modèle, la décision, la coïncidence, le quantique. Aucune de ces mesures ne choisit la troisième branche de Bostrom.

Relire l'épisode 1 avec cette carte en main change le ton, pas la conclusion. On sait mieux ce qui a été chronométré, ce qui a été promis, et ce qui reste une histoire compatible avec tout. L'histoire compatible avec tout peut être belle. Elle ne devient une connaissance que le jour où quelque chose pourrait la rendre fausse. D'ici là, la série s'arrête sur la carte, les étiquettes visibles, et la case du devoir encore blanche.

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