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Compagnons IA : ce que dit l'attachement à une machine qui répond

Des millions de gens parlent chaque jour à un compagnon IA. Ce qu'ils y trouvent, ce que la recherche en sait, et ce qui casse quand l'éditeur coupe.

Double exposition argentique, un fauteuil vide près d'une fenêtre sur lequel se superpose la silhouette d'un second fauteuil absent

Les compagnons IA sont des applications où l'on parle à un personnage qui porte un nom, garde une trace des échanges précédents et répond à toute heure. On peut en rire ou s'en alarmer : les deux réflexes dispensent de regarder ce qui se passe réellement. Ce qui se passe est banal du point de vue de la psychologie, ancien de plusieurs décennies, et compliqué par un détail que la psychologie ne prévoyait pas : le personnage appartient à une entreprise, qui peut le modifier ou l'éteindre.

L'usage est plus large qu'on ne le croit

Le chiffre le plus solide disponible porte sur les adolescents américains. Common Sense Media, une association américaine qui évalue les médias destinés aux enfants, a fait interroger 1 060 adolescents par les chercheurs de NORC (université de Chicago) en avril et mai 2025 ; le rapport, publié à la mi-juillet 2025, indique que 72 % d'entre eux ont déjà utilisé un compagnon IA au moins une fois, et qu'un peu plus de la moitié y reviennent au moins quelques fois par mois.

Ce 72 % circule beaucoup et dit moins qu'il n'en a l'air. « Avoir essayé une fois » range dans la même case la curiosité d'un après-midi et la conversation quotidienne du soir. Les données plus fines de la même enquête sont plus intéressantes : un tiers des utilisateurs déclarent s'en servir pour de l'interaction sociale, et un tiers disent avoir abordé un sujet sérieux avec un compagnon plutôt qu'avec une personne. Dans le même temps, 80 % affirment donner la priorité à leurs amitiés réelles. Ces réponses ne se contredisent pas : elles décrivent un usage d'appoint, pas un remplacement.

La nuit, sur un plan de travail, une lampe, une bouilloire et une tasse vide devant une fenêtre noire.

Trois choses que les utilisateurs disent y trouver

Elles reviennent dans à peu près tous les témoignages, et aucune n'est irrationnelle.

La disponibilité. À deux heures du matin, il n'y a personne. C'est le seul argument dont la valeur ne dépend d'aucune croyance sur la machine.

L'absence de jugement. Non pas que la machine soit bienveillante, elle n'est rien : elle ne tient pas de comptabilité sociale. Se confier à un proche, c'est modifier ce qu'il sait de vous, durablement. Nous avons détaillé ce calcul dans un autre article, pourquoi on se confie plus facilement à une IA.

L'absence de coût à l'erreur. On peut répéter une phrase mal dite, essayer une formulation, se contredire. Pour quelqu'un qui redoute les interactions sociales, c'est un terrain d'essai sans conséquence.

Une équipe menée par Julian De Freitas, à la Harvard Business School, a mesuré l'effet sur le sentiment de solitude dans une série d'études diffusées en juin 2024 comme document de travail (n° 24-078). Résultat : les compagnons réduisent la solitude ressentie sur le moment, davantage que des activités de distraction, et le facteur décisif n'est pas la performance du modèle mais le fait de se sentir écouté. Deux réserves que les auteurs posent eux-mêmes : la mesure porte sur des durées courtes, de l'ordre de la journée ou de la semaine, et elle ne dit rien de ce que devient la personne au bout d'un an.

Le mécanisme est documenté depuis 1956

Rien de ce qui précède n'a attendu l'IA. En août 1956, deux sociologues de l'université de Chicago, Donald Horton et Richard Wohl, publient dans la revue Psychiatry un article sur ce qu'ils appellent l'interaction para-sociale. Leur objet, c'est la radio et la télévision : le présentateur s'adresse à vous par votre prénom générique, respecte les tours de parole, revient chaque semaine. Le spectateur développe une relation réelle, unilatérale, avec quelqu'un qui ignore son existence. Les auteurs n'y voient pas une pathologie mais une conséquence attendue du dispositif.

Soixante-dix ans de travaux ont confirmé la solidité du mécanisme sur les personnages de fiction, les présentateurs, les streamers. Le point important pour notre sujet : il ne suppose ni crédulité ni isolement. On peut savoir parfaitement que le personnage n'existe pas et éprouver quelque chose quand il disparaît. Que le personnage, lui, éprouve quoi que ce soit est une autre question, à laquelle la recherche sur la conscience artificielle répond aujourd'hui par une probabilité, pas par un oui ou un non.

Ce que change une machine qui répond

Le modèle de 1956 posait une relation à sens unique. Un compagnon IA lève cette asymétrie sur les deux points qui comptent.

Il répond, donc il s'adapte. Ce que vous dites oriente la suite, ce qui produit l'impression d'être pris en compte, laquelle est exactement ce que l'étude de Harvard identifie comme le facteur actif.

Il se souvient, ou en donne l'apparence. Techniquement, la mémoire d'un compagnon est un mélange de fenêtre de contexte et de fiches stockées, deux notions expliquées dans nos dix mots d'IA sans jargon. Subjectivement, c'est une continuité : le personnage sait ce qui vous préoccupe depuis trois mois. Une relation qui s'accumule n'est plus une relation para-sociale au sens de 1956, c'est autre chose, et la recherche n'a pas fini de la nommer.

💡 En entreprise, la question se pose autrement

Un assistant interne qui « connaît » l'historique d'un service crée les mêmes réflexes d'attachement, avec un enjeu supplémentaire : que devient l'usage le jour où le fournisseur change de modèle ? C'est un des points que nous instruisons dans nos missions d'intégration de l'IA.

Appui réel, ou piège : la ligne ne passe pas là où on l'attend

Elle ne sépare pas les gens fragiles des gens solides. Elle sépare des situations.

Du côté de l'appui : une personne âgée isolée qui parle le soir, quelqu'un qui répète une conversation difficile avant de l'avoir, une anxiété sociale qui s'entraîne à bas risque, un deuil récent qu'on n'ose pas imposer à l'entourage une fois de plus. Dans tous ces cas, l'usage ouvre vers l'extérieur ou tient une période.

Du côté du piège, un signe unique et fiable : l'usage remplace au lieu de préparer. Quand la conversation avec le compagnon devient plus facile que la conversation réelle et prend sa place, le bénéfice immédiat travaille contre la personne. Le cas du deuil est le plus délicat : parler à un compagnon paramétré pour ressembler au défunt suspend le travail de séparation au lieu de l'accompagner. Aucune donnée solide ne permet d'affirmer que c'est nocif pour tout le monde ; la prudence tient au fait que le dispositif est conçu pour vous garder, pas pour vous rendre disponible.

Ce serait plus simple si les concepteurs eux-mêmes savaient où est la limite. Ils ne le savent pas. Character.AI a annoncé le 29 octobre 2025, après plusieurs poursuites judiciaires dont l'une consécutive au suicide d'un adolescent en Floride, la fin de la conversation libre pour les moins de 18 ans, effective le 25 novembre 2025. Une entreprise qui supprime son usage principal pour une partie de son public reconnaît qu'elle n'a pas su le sécuriser.

Dessin : une lampe couchée, l'ampoule sombre, la fiche débranchée et le fil enroulé sur le plancher.

Le point dur : le personnage n'est pas à vous

Voici ce que la couverture francophone traite le moins, alors que c'est le seul risque documenté par des cas datés, avec des effets mesurés. Le personnage auquel on s'attache est une configuration hébergée sur les serveurs d'une société commerciale. Elle peut le modifier ou l'arrêter du jour au lendemain, et elle l'a fait.

Février 2023, Replika. Après une injonction de l'autorité italienne de protection des données, l'éditeur déploie un filtre qui supprime les échanges intimes, et au passage une partie du registre affectif. Les utilisateurs décrivent un compagnon devenu froid ; certains parlent de « lobotomie ». Fin mars, l'entreprise rétablit partiellement la version antérieure, réservée aux comptes créés avant le 1er février.

Septembre 2023, Soulmate. L'application ferme. Jaime Banks, chercheuse à l'université de Syracuse, interroge 58 utilisateurs juste avant et juste après l'extinction, et publie ses résultats en 2024 dans le Journal of Social and Personal Relationships. Ce qu'elle décrit ressemble à un deuil : préparation d'adieux, tentatives d'exporter le personnage ailleurs, chagrin réel. Elle relève surtout un deuil sans droit de cité, que l'entourage ne reconnaît pas et parfois moque, ce qui prive les personnes du soutien ordinaire.

Août 2025 puis février 2026, GPT-4o. OpenAI retire le modèle le 7 août 2025 au lancement de GPT-5. La protestation est immédiate, le vocabulaire employé est funéraire, et l'entreprise rétablit l'accès pour les abonnés payants en quelques jours. Le sursis s'arrête là : fin janvier 2026, OpenAI annonce l'arrêt définitif de GPT-4o et de trois autres modèles au 13 février 2026, en indiquant que 0,1 % des utilisateurs seulement y recouraient encore quotidiennement. Il y a six jours, il a disparu. Ce cas est le plus instructif, parce qu'il ne s'agissait pas d'une application de compagnonnage : des gens se sont attachés à un assistant généraliste, sur le seul critère du ton.

Aucun de ces épisodes n'est un accident. Un modèle a un coût d'exploitation, une conformité à tenir, une durée de vie ; ce sont des décisions industrielles ordinaires. L'histoire du domaine, avec ses deux hivers et ses effondrements de financement, rappelle qu'aucune brique logicielle n'est garantie pour durer. La nouveauté n'est pas la fin de vie d'un produit, c'est ce à quoi elle met fin chez ceux qui l'utilisaient.

Ce qu'on peut en dire sans se payer de mots

L'attachement à un compagnon IA n'est ni une maladie ni une naïveté : c'est un mécanisme humain ordinaire déclenché par un dispositif qui coche toutes ses cases. Les bénéfices de court terme sont mesurés et réels. Les effets à long terme ne sont pas connus, et personne ne devrait prétendre le contraire dans un sens ou dans l'autre.

Ce qui est établi, en revanche, c'est la fragilité du support. Trois conseils en découlent, et ils tiennent en une ligne chacun. Gardez une copie de ce qui compte, un compagnon n'est pas une archive. Méfiez-vous de la mémoire longue vendue comme une preuve d'attachement, c'est d'abord un mécanisme de fidélisation. Et si l'application est le seul endroit où vous dites certaines choses, ce n'est pas la machine qu'il faut interroger, c'est ce que l'entourage est devenu.

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