En 2023, la Côte d'Ivoire pointait au 138e rang sur 193 dans l'indice de préparation des gouvernements à l'IA d'Oxford Insights, avec un score de 32,78 sur 100. Trois ans plus tard, le pays a une stratégie nationale, une agence en projet, un accord avec Mistral, un plan d'action en cours d'écriture et un ministre qui promet une IA parlant baoulé et dioula. L'IA en Côte d'Ivoire est une histoire de rattrapage, menée au pas de charge par la première économie d'Afrique de l'Ouest francophone. La question n'est pas l'ambition, c'est la digestion.
Partir de loin, et le savoir
Le point de départ est documenté sans complaisance par le gouvernement lui-même. La Stratégie nationale de l'intelligence artificielle à l'horizon 2030, la SNIA 2030, adoptée en mars 2025 avec l'appui de la Banque mondiale, cite le classement d'Oxford Insights comme diagnostic fondateur. Le ministère de la Transition numérique en publie les jalons au fil de l'eau. Trois piliers, investissement, inclusion et gouvernance, dix principes directeurs, et un aveu utile : le cadre légal présente des lacunes importantes en matière de transparence algorithmique et de gestion des données. Une stratégie de gouvernance des données, la SNGD 2030, est adoptée en parallèle, et les deux textes sont présentés au patronat ivoirien le 14 mai 2025.
Le programme d'actions est concret : des centres de données, du haut débit en zone rurale, l'IA dans les langues locales, un label « Safe AI Côte d'Ivoire » adossé à l'UNESCO, l'introduction des fondamentaux de l'IA dans les programmes scolaires. Et une Agence nationale de l'IA, l'ANIA, dessinée avec trois pôles : gouvernance et éthique, prototypage et innovation, formation. À ce jour, l'agence reste un projet ; le Rwanda a créé la sienne en juin 2026, comme nous le racontons dans l'épisode consacré à l'IA au Rwanda.
L'argent, lui, est annoncé à une échelle que ni Kigali ni Dakar ne connaissent. Le budget de la stratégie dépasse mille milliards de francs CFA d'ici 2030, soit environ 1,8 milliard de dollars ; d'autres communications gouvernementales parlent de 1 300 milliards sur cinq ans. Rapporté à la population, une trentaine de millions d'habitants, c'est plus que le New Deal sénégalais, et sans commune mesure avec les 76 millions de dollars de la politique rwandaise. La Côte d'Ivoire a les moyens de son retard.

Une IA souveraine, en baoulé et en dioula
Le 2 mai 2026, en marge d'un festival de musiques urbaines à Abidjan, le ministre de la Transition numérique Djibril Ouattara annonce que le pays développera une intelligence artificielle souveraine, pensée à partir des réalités ivoiriennes : une IA qui parle baoulé et dioula, qui connaît le droit ivoirien, le marché du cacao et les habitudes de consommation d'Abidjan. Le programme de numérisation dans lequel elle s'inscrit s'étale sur trente ans pour plus d'un milliard de dollars, la formation commencera à l'école primaire, et un centre de données de grande capacité est en construction à Grand-Bassam.
Fin juin, aux Journées du droit du numérique, le même ministre précise l'objectif : disposer dans les douze mois de capacités nationales de calcul adaptées au développement de solutions d'IA. Et il donne sa définition de la souveraineté, qui vaut d'être citée : « Il faut faire en sorte que les données reflètent notre culture, nos valeurs, notre base réglementaire et législative. » Pas les serveurs d'abord, les données.
Cette définition a une conséquence pratique que le pays a déjà sous la main. Le Centre national de calcul de Côte d'Ivoire, à Bingerville, fait tourner depuis plusieurs années un supercalculateur de 322 téraflops et 7 200 cœurs, financé par un prêt du Trésor français de 7 milliards de francs CFA, le deuxième du continent à être devenu opérationnel après celui du Cap. Un dirigeant de startup spécialisée en apprentissage automatique, cité par la presse ivoirienne, le trouve « sous-utilisé ». C'est le paradoxe du rattrapage : la machine existe, ce sont les données et les usages qui manquent. Le Sénégal, avec un supercalculateur presque identique, en est au même point ; nous l'avons détaillé dans l'épisode sur l'IA au Sénégal.

Mistral, l'audit avant les projets
Le 17 août 2026, le ministère signe à Abidjan un partenariat stratégique avec Mistral, l'éditeur français de modèles de langue, annoncé publiquement le 1er septembre. Le contenu est plus sobre que le titre : d'abord un audit de l'écosystème ivoirien de l'IA, pour cartographier les acteurs, évaluer les données et les infrastructures disponibles et repérer les usages les plus pertinents ; ensuite une feuille de route ; enfin, éventuellement, des projets pilotes. Mistral s'appuie pour cela sur la filiale ivoirienne du cabinet de conseil en données Artefact.
Il faut lire cet accord pour ce qu'il est. Ce n'est pas une IA souveraine livrée clés en main, c'est un diagnostic commandé à un fournisseur étranger avant de décider quoi construire. La démarche est saine, et elle contredit un peu le calendrier des douze mois. Elle pose aussi une question que personne à Abidjan n'a encore tranchée publiquement : une souveraineté bâtie sur les modèles d'un éditeur européen, fût-il à poids ouverts, reste-t-elle une souveraineté ? Le Maroc se pose la même question avec Oracle et IBM, le Sénégal avec Bpifrance et le Japon. Aucun des trois n'a de réponse propre, et ce n'est pas une critique : personne en Europe non plus.
Les premiers enseignements de l'audit doivent alimenter la deuxième édition des assises Impact IA, du 9 au 11 septembre 2026 à Abidjan, sous le patronage du Premier ministre. Deux cents décideurs publics et privés, un objectif affiché : sortir avec un plan d'action explicite, un portefeuille de projets budgétés, pour l'administration, l'agriculture, l'école, la santé et les grandes entreprises. Si ce plan existe à la fin de la semaine, la Côte d'Ivoire aura fait en dix-huit mois ce que d'autres mettent cinq ans à produire.
💡 La leçon du supercalculateur sous-utilisé
Une entreprise fait la même erreur en plus petit : acheter l'outil avant d'avoir décrit le process qu'il doit servir. Avant de parler de modèle, on écrit ce qui est répétitif, documenté, mesurable et tolérant à l'erreur. C'est la grille que nous proposons pour choisir un premier chantier d'automatisation sans se tromper, et elle vaut pour un ministère comme pour une PME d'Abidjan.
Ce que les entreprises font en attendant l'État
Pendant que la stratégie s'écrit, l'écosystème privé avance à son rythme, qui n'est pas celui de l'IA mais celui de la fintech.
Djamo, la néobanque d'Abidjan, a levé 17 millions de dollars en avril 2025, le plus gros tour de capital-risque jamais réalisé par une startup ivoirienne, mené par Janngo avec Partech, Y Combinator et d'autres. Plus d'un million d'utilisateurs actifs, dont 60 % n'avaient jamais eu de compte bancaire. Ce seul tour représente plus de la moitié des fonds propres levés par l'ensemble des startups du pays en 2024, soit 33 millions de dollars selon Africa: The Big Deal. Le chiffre situe l'écosystème : loin derrière le Sénégal et ses 223 millions de 2025, très loin des géants anglophones.
L'IA proprement dite se niche dans les usages plutôt que dans les levées. Au concours MASS 2026, en juillet, le premier prix est allé à un système d'assistance et d'intelligence des données agricoles. À VivaTech, en juin, vingt startups et dix PME représentaient le pays, dont une solution de suivi des transports urbains par capteurs et IA. Et un rapport de TechCabal d'avril 2026 recensait 207 startups d'IA actives dans dix-sept pays africains, un doublement en trois ans, concentrées sur le logiciel, la veille économique, la finance et l'éducation, les secteurs où les interfaces de programmation des grands modèles ont fait chuter le coût d'entrée.
L'État accompagne par programmes, et il en a beaucoup : un plan « 150 startups » lancé en mars 2026 dont vingt seront accompagnées jusqu'à la levée de fonds, deux accélérateurs Next 15 et Scale-Up présentés en août, un fonds Startup Boost Capital, un coup de pouce fiscal dans l'annexe budgétaire 2026. Côté privé, l'Orange Digital Center d'Abidjan a formé 3 500 personnes et accompagné 92 startups, et le VITIB, la zone franche technologique de Grand-Bassam, héberge 96 entreprises et cinq centres de données, tout en cherchant 180 milliards de francs CFA, environ 311 millions de dollars, pour son plan à 2028. C'est là que doit sortir de terre le grand centre de données annoncé par le ministre.
La langue, encore
Comme au Rwanda et au Sénégal, tout finit par buter sur la langue. La Côte d'Ivoire en compte une soixantaine, le français comme langue officielle, le dioula comme véhiculaire commerciale avec environ huit millions de locuteurs dans la sous-région, le baoulé, le sénoufo, le bété. Une IA « qui parle baoulé et dioula » est une promesse politique ; sa matière première, ce sont des heures de voix transcrites, et elles n'existent presque pas.
Les briques viennent d'ailleurs. LAfricaMobile, basée à Dakar, vend déjà de la synthèse et de la reconnaissance vocale en dioula. L'initiative African Next Voices, financée par la Fondation Gates, a enregistré plus de 9 000 heures de parole en dix-huit langues africaines et annonce l'Afrique francophone pour la suite. À Abidjan, la structure FuturAfric travaille sur le dioula, le baoulé et le bété et pilote avec le Programme des Nations unies pour le développement un hub d'IA. Aucun produit ivoirien en baoulé n'est commercialisé à ce jour. La souveraineté linguistique commencera par un corpus, et un corpus se collecte village par village, comme le Rwanda l'a fait pour le kinyarwanda.
Ce qui peut faire dérailler le rattrapage
La cybersécurité. Le pays est l'un des plus exposés du continent : plus de 27 millions de tentatives d'attaques recensées en 2024 par Kaspersky. Numériser les données de l'État avant de savoir les protéger est le risque que les Journées du droit du numérique ont mis au centre, et à raison.
L'empilement. Stratégie, IA souveraine, partenariat, assises, feuille de route 2026-2028 à quarante projets, plan national de développement 2026-2030 : en dix-huit mois, la Côte d'Ivoire a produit plus de cadres que de réalisations. Le Sénégal connaît le même symptôme. Le Rwanda l'a évité en créant l'institution avant le discours suivant.
La dépendance choisie. Mistral et Artefact pour l'audit, la Banque mondiale pour la stratégie, le Trésor français pour le calcul, la Fondation Gates pour les voix. Une souveraineté qui commence par un audit étranger n'est pas une contradiction, c'est une étape. Elle n'en reste pas moins une dette, et il faudra un jour montrer ce qui a été construit avec.
La Côte d'Ivoire a l'argent, le marché et l'urgence. Il lui manque ce que le Rwanda a en premier, une institution qui exécute, et ce que le Sénégal a commencé, un corpus dans ses langues. Le plan d'action attendu cette semaine à Abidjan dira si le rattrapage devient une trajectoire. Rendez-vous à la prochaine édition d'Impact IA pour compter ce qui aura été livré.