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IA au Sénégal : le pari de la souveraineté, de Diamniadio au wolof

Deux stratégies en deux ans, un supercalculateur, une « AI Factory » présentée à Tokyo et des modèles vocaux en wolof : le Sénégal veut une IA qui lui appartienne.

Série « L'IA en Afrique, pays par pays » · épisode 2

Un technicien en gilet fluorescent marche le long d'un bâtiment bas à façade de béton nervuré, dont les hautes baies vitrées laissent voir des rangées d'armoires de serveurs, au milieu d'une plaine sèche plantée d'acacias

Le mot revient dans chaque discours, chaque document, chaque communiqué : souveraineté. Héberger ses données chez soi, calculer chez soi, parler à la machine dans sa langue. L'IA au Sénégal se raconte moins comme une course aux startups que comme une question d'indépendance. Reste à savoir ce que ce mot recouvre quand on n'a ni fonderie de puces ni géant du logiciel, et dix-huit millions d'habitants.

Deux stratégies en deux ans

Le Sénégal a été l'un des premiers pays d'Afrique de l'Ouest à se doter d'une stratégie nationale d'intelligence artificielle, publiée en 2023 par le ministère alors en charge du numérique. Horizon 2028, quatre objectifs affichés, dont un « IA for Good » et un « Ubuntu sur l'IA » qui disent le registre choisi, six orientations et 52 actions. Le texte parle déjà d'un « hub IA régional ouest-africain » et d'un cluster national.

Puis le pays change de président. Élu en mars 2024, Bassirou Diomaye Faye remplace les plans de son prédécesseur par un Agenda national de transformation à l'horizon 2050, et le numérique reçoit son propre chapitre : le New Deal technologique, lancé le 24 février 2025. La stratégie IA de 2023 n'est pas abrogée, elle est absorbée.

Le New Deal voit grand. Quatre axes, douze programmes, cinquante projets sur dix ans, et un budget de 1 105 milliards de francs CFA, environ 1,7 milliard de dollars, dont 950 milliards déjà identifiés. Les cibles pour 2034 sont chiffrées : 95 % de connectivité de qualité, 100 000 diplômés du numérique, plus de 500 startups labellisées, 15 % du PIB, 350 000 emplois directs et indirects, 95 % des démarches administratives en ligne. Et une phrase qui contient tout le reste : 100 % des données sensibles hébergées au Sénégal.

L'IA y tient le programme prioritaire numéro 8, avec deux objets jumeaux, une Digital Factory et une AI Factory. En juillet 2026, au sommet mondial sur la société de l'information à Genève, le ministre du Numérique Samba Diouf réévaluait l'ensemble à près de deux milliards de dollars sur dix ans et résumait l'enjeu en une formule : passer de la stratégie à la mise en œuvre. C'est exactement la question que pose cet article.

Gouache : des fondations de béton frais et des cages d'armature dans une plaine sèche, sous des acacias.

Diamniadio, la souveraineté en béton

À trente kilomètres de Dakar, la ville nouvelle de Diamniadio concentre ce que le Sénégal a de plus tangible en matière d'infrastructure numérique. Le datacenter national, inauguré en 2021 dans le cadre du programme Smart Sénégal et exploité par Sénégal Numérique, est présenté comme l'un des plus grands d'Afrique de l'Ouest. C'est là que doivent migrer les données de l'administration, et c'est là que la promesse des « 100 % de données sensibles au pays » se joue physiquement.

À côté, dans la Cité du savoir, tourne un supercalculateur financé par un prêt de 15 millions d'euros de Bpifrance : environ 320 téraflops et 21 téraoctets de stockage intégré. Pour la recherche universitaire et la formation, c'est un outil réel. À l'échelle des grands modèles de langue actuels, c'est modeste : l'entraînement d'un modèle de pointe mobilise des milliers de processeurs graphiques pendant des mois. Le Sénégal ne prétend pas rivaliser sur ce terrain, et il a raison.

C'est le sens de la Senegal AI Factory, présentée en août 2026 à Tokyo devant le groupe des amis du processus d'Hiroshima sur l'IA, une réunion organisée par le gouvernement japonais et l'OCDE. Pensée comme une infrastructure nationale de calcul et de recherche appliquée, elle doit rassembler capacité de calcul, jeux de données locaux et talents. Les articles qui la décrivent restent qualitatifs : ni budget, ni puissance, ni calendrier n'ont été rendus publics à ce jour, et les observateurs rappellent qu'une usine à IA suppose des processeurs graphiques, de l'énergie et du refroidissement, trois postes où le Sénégal dépendra de partenaires.

Le privé, lui, avance sans attendre. Dakar compte déjà sept centres de données, dont la station d'atterrissement du câble 2Africa aux Almadies et le site Tier 3 de Yas à Diamniadio. Le groupe PAIX construit un nouveau site de 1,2 mégawatt et 330 baies, dont la première phase doit ouvrir en 2026. Héberger chez soi devient possible. Ce qui manque encore, c'est la demande d'entreprises prêtes à payer un hébergement local plutôt qu'un cloud américain ou européen moins cher.

💡 Souverain, mais avec quels modèles ?

Un datacenter national ne sert à rien s'il ne fait tourner que des modèles fermés loués à l'étranger. La vraie brique de souveraineté, ce sont les modèles à poids ouverts qu'on peut héberger et adapter chez soi, avec les licences et les coûts qui vont avec : nous avons décrypté ce que la vague des modèles ouverts change vraiment au calcul économique. Pour Dakar comme pour Casablanca, c'est là que la souveraineté cesse d'être un slogan.

Au crépuscule, un micro, un casque au clou et des piles de cassettes blanches dans une pièce ocre, un baobab à la fenêtre.

Le wolof, chantier de souveraineté

Le Sénégal a une particularité que le Rwanda partage et que le Maroc connaît avec la darija : une langue parlée par presque tout le monde et presque absente des données d'entraînement. Le wolof est la langue véhiculaire du pays, il coexiste avec le pulaar, le sérère et une vingtaine d'autres, et les grands modèles commerciaux le manient mal.

La réponse est venue d'abord d'une communauté. GalsenAI, fondée à Dakar en 2018, s'est donné pour terrain le traitement des langues africaines. Son cofondateur Derguene Mbaye résume la thèse : plus qu'ailleurs dans le monde, la percée de l'IA en Afrique passera par le langage. Avec le Centre de linguistique appliquée de Dakar, à l'université Cheikh Anta Diop, l'équipe a construit un prototype de traduction français-wolof à partir d'un corpus dérisoire, la traduction d'un livre, complété par ce qui traînait en accès libre. La conclusion de l'exercice tient en trois mots : manque criant de données.

Depuis, la brique est devenue programme public. AI Hub Senegal, porté avec le ministère du Numérique et l'ambassade de France, a publié en accès libre la suite Kiriku : un modèle de reconnaissance vocale dédié au wolof avec un taux d'erreur par mot de 20,7 %, une version multilingue entraînée sur environ 150 heures qui descend à 16,3 % en wolof mais reste à 45 % en pulaar et 43 % en sérère, et un synthétiseur vocal en cours. Le taux d'erreur par mot compte les mots mal transcrits sur cent : à 20 %, un assistant vocal est utilisable pour des tâches simples, pas pour dicter un contrat. Ces chiffres sont publiés, ce qui est rare, et ils disent honnêtement où en est chaque langue. Une réserve tout de même : ils sont annoncés par l'équipe elle-même, sans évaluation par des tiers, et le modèle dédié au wolof affiche un score moins bon que la version multilingue, ce qui indique surtout que les deux n'ont pas été mesurés sur le même jeu de test. À lire comme des ordres de grandeur, pas comme un classement.

Le contraste avec Kigali est instructif. Le Rwanda a réuni plus de 2 000 heures de voix en kinyarwanda sur une plateforme ouverte, comme nous le racontons dans l'épisode consacré à l'IA au Rwanda ; le Sénégal en est à quelques centaines, réparties entre trois langues, avec le jeu de données Kallaama et ses 125 heures transcrites. Mais le Sénégal a un atout que le Rwanda n'a pas : un marché de la voix qui existe déjà. L'assistant AWA de la startup Andakia parle wolof, et LAfricaMobile, société panafricaine basée à Dakar qui a levé 6,5 millions d'euros fin 2024, vend de la synthèse et de la reconnaissance vocale en wolof, en bambara et en dioula à des entreprises de toute la sous-région.

Les usages qui paient déjà

Pendant que l'État dessine des usines, des entreprises font tourner de l'IA depuis des années, sans le mot.

Jokalante, fondée par Ndeye Amy Kebe, touche plus de 200 000 producteurs agricoles par SMS, messagerie, voix et radios communautaires. Son assistant Saaytu Mbay répond en langue locale aux questions de culture, la plateforme organise des achats groupés d'intrants et calcule un score de crédit à partir de dix ans de données de terrain. Rien de spectaculaire à l'écran, tout est dans la couche d'accès : un paysan sans smartphone obtient une réponse par appel vocal.

Dans la santé, Eyone a déployé sa plateforme de dossiers médicaux dans plus de 400 structures au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Gabon, et enchaîne les tours de table : un million de dollars en 2024, puis un milliard de francs CFA en 2025 et de nouveau en 2026. La Société financière internationale, bras privé de la Banque mondiale, a annoncé en 2025 vouloir investir jusqu'à dix millions de dollars dans une plateforme sénégalaise d'e-santé qui exploite l'IA pour agréger et analyser les données de soins. L'infrastructure de données précède le modèle : c'est le bon ordre.

Dans l'éducation, le levier est la masse. Après une phase pilote, 3 000 enseignants ont été certifiés en numérique et en IA début 2026, et le ministère annonce la généralisation progressive aux 111 000 enseignants du pays. Aucun autre chantier ne touche autant de personnes, ni ne coûte aussi peu par tête.

L'argent et les talents

En 2025, le Sénégal se classait cinquième pays africain pour les levées de fonds de startups, avec 223 millions de dollars. C'est loin du quatuor de tête, mais c'est devant le Maroc. Le trou dans la chaîne se situait en amont, au premier chèque : en juin 2026, sur la scène de VivaTech à Paris, la Délégation à l'entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes a annoncé un fonds Catalyst de 50 millions de dollars dédié au pré-amorçage et à l'amorçage. Quinze startups sénégalaises faisaient le voyage, dont Andakia pour l'IA, et un partenariat avec la fintech Wave doit accoucher d'un programme d'accélération local.

Le talent est la variable la moins documentée. L'objectif de 100 000 diplômés du numérique en dix ans est ambitieux pour un système universitaire déjà saturé, et rien n'indique combien d'entre eux sauront entraîner ou adapter un modèle plutôt que l'utiliser. Le Sénégal a des chercheurs reconnus en apprentissage automatique, souvent formés à l'étranger et parfois restés là-bas ; la question de leur retour se pose dans les mêmes termes qu'au Maroc.

Ce que le mot souveraineté ne dit pas

Trois réserves, que les acteurs sénégalais formulent eux-mêmes.

L'empilement des stratégies. Une stratégie IA en 2023, un New Deal en 2025, une AI Factory en 2026 : chaque étape ajoute un objet sans que le précédent ait été évalué. Le pays a plus de documents que de bilans.

La dépendance des partenaires. Bpifrance pour le supercalculateur, la coopération japonaise pour l'interopérabilité et pour la vitrine de Tokyo, l'ambassade de France pour les modèles vocaux, les bailleurs multilatéraux pour le reste. Une souveraineté financée par d'autres est une souveraineté à crédit, ce qui n'est pas rien, mais qui oblige.

L'énergie. Un datacenter et une usine à IA consomment. Le Sénégal produit du gaz depuis 2025, ce qui change la donne à moyen terme, mais aujourd'hui le coût et la stabilité de l'électricité restent le premier argument des entreprises qui hébergent ailleurs.

Le Rwanda a misé sur la gouvernance, le Maroc sur le marché et le capital humain. Le Sénégal mise sur l'infrastructure et la langue : héberger, calculer, parler. C'est le pari le plus matériel des trois, et donc le plus lisible : dans cinq ans, on saura s'il a été tenu en comptant les serveurs, les heures de voix et les modèles publiés. L'épisode suivant va voir la Côte d'Ivoire, qui court avec un temps de retard et beaucoup d'argent.

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