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Maroc IA 2030 : le bilan, et l'épreuve qui commence

Le 8 septembre, le Maroc a présenté le bilan de sa stratégie IA. Le 29, il a changé de chef de gouvernement. Ce que cinq enquêtes avaient vu, et ce qui se joue maintenant.

Série « Écosystème Tech IA Maroc » · épisode 6

Sur une table de pierre, une maquette de campus blanc bordée d'éoliennes et d'un plan d'eau bleue, un portefeuille de cuir fermé et une chaise vide, devant une façade de verre abritée d'un claustra de cèdre.

Le 8 septembre 2026, à Rabat, le ministère de la Transition numérique a présenté le bilan d'étape de « Maroc IA 2030 » : un méga-campus de centres de données à Dakhla, un réseau d'instituts dans les douze régions, des modèles de langue en darija et en amazigh, une place de marché de solutions souveraines. Quinze jours plus tard, le pays votait. Le 29 septembre, il avait une nouvelle cheffe de gouvernement. Cette série a suivi l'écosystème marocain pendant un an, enquête par enquête ; ce dernier épisode regarde ce qu'elle avait vu venir, ce qui l'a dépassée, et la question qu'elle n'avait jamais posée : une feuille de route à 2030 survit-elle au gouvernement qui l'a écrite ?

Trois dates, et une quatrième que personne n'avait mise au calendrier

La trajectoire se lit en trois temps. Juillet 2025, les Assises nationales de l'intelligence artificielle, organisées sous Haut Patronage royal, posent le cadre. Le 12 janvier 2026, à Rabat, la journée « AI Made in Morocco » dévoile la feuille de route nationale : les instituts JAZARI, les modèles entraînés sur les langues du pays, les objectifs chiffrés. Le 8 septembre 2026, quatorze mois après les Assises, le même ministère vient dire ce qui existe.

Les trois objectifs n'ont pas bougé d'un chiffre : 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée au produit intérieur brut à l'horizon 2030, soit près de 8 % de l'économie nationale actuelle, 50 000 emplois directs et indirects, et la formation certifiée de 200 000 talents. Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'Administration, résume l'exercice en une phrase qui vaut programme : il s'agit de « changer d'échelle, d'accélérer le passage de l'expérimentation à l'impact ».

Puis vient la quatrième date. Le 23 septembre, les législatives donnent le Parti authenticité et modernité en tête, avec 1 065 371 voix, 22,13 % des suffrages et 97 sièges sur 395, pour une participation de 38,02 %. L'Istiqlal suit avec 65 sièges, le Parti de la justice et du développement avec 54. La majorité absolue étant à 198 sièges, aucune formation ne gouverne seule. Le 29 septembre, en application de l'article 47 de la Constitution, le roi Mohammed VI nomme Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement, la première femme à ce poste dans l'histoire du pays. Avocate, cinquante ans, ancienne maire de Marrakech, ancienne ministre de l'Aménagement du territoire, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la ville, elle ouvre ses consultations avec les partis.

Au lendemain de sa nomination, la composition du gouvernement n'est pas connue. Personne ne sait donc si la ministre qui a présenté le bilan d'étape trois semaines plus tôt tiendra encore ce portefeuille. C'est la donnée la plus importante de cet article, et c'est la seule que la stratégie ne contrôle pas.

Ce que le bilan du 8 septembre met sur la table

Le volet le plus tangible est celui du béton et des mégawatts. Le portefeuille présenté prévoit de porter la capacité nationale des centres de données à près d'un gigawatt. La pièce maîtresse est un méga-campus de centres de données verts à Dakhla, implanté sur cent hectares, alimenté à 100 % par des énergies renouvelables, pour une capacité pouvant atteindre 500 mégawatts. À Rabat, un centre de 50 mégawatts sera adossé à un cloud souverain. Le site de Benguérir est étendu, et le programme « Move to Cloud » doit faire migrer les administrations.

Gouache : six personnes autour d'un établi où reposent un petit bras robotisé et des outils, une fenêtre ouverte sur les terrasses d'une ville ocre.

Le deuxième volet est institutionnel, et c'est celui qui répond le plus directement à un reproche que cette série a formulé deux fois. Le réseau JAZARI est conçu pour s'implanter dans les douze régions, avec un pilotage national par JAZARI ROOT et une co-construction territoriale avec les universités et les acteurs économiques. Quatre briques existent ou se montent. JAZARI ROOT travaille les technologies linguistiques souveraines pour l'arabe, la darija et l'amazigh, l'intelligence documentaire, et des dispositifs d'évaluation adaptés au contexte marocain. JAZARI Smart City, dont la première déclinaison est annoncée à Marrakech, porte sur les jumeaux numériques et les systèmes d'information géographique. JAZARI Industrie X.0 est opérationnel à Fès depuis mars 2026, autour de la robotique avancée, de la maintenance prédictive et de l'efficacité énergétique. JAZARI EduTech se consacre à l'apprentissage adaptatif et à la détection précoce du décrochage scolaire. Un institut Énergies renouvelables est en structuration à Dakhla, en lien avec la Vision Atlantique.

Le troisième volet est le plus visible pour un citoyen. La place de marché souveraine héberge des solutions développées au Maroc dans un environnement sécurisé. Idarati AI, un assistant agentique, oriente les usagers dans leurs démarches administratives. Le Sovereign Meeting Assistant, entraîné sur des processeurs graphiques installés au Maroc, transcrit et analyse des réunions multilingues. La Sovereign Document Suite offre un traitement documentaire souverain. Dans le domaine juridique, Legal AI et un moteur du Bulletin officiel nourri de près de 400 000 pages passées à la reconnaissance de caractères ouvrent l'accès au droit marocain. Deux autres sont annoncées, Entrepreneur AI et Fonction Publique AI, avec un principe affiché : une information demandée une seule fois à l'usager.

Tout cela s'inscrit dans trois socles, souveraineté et confiance, moteurs d'innovation et compétitivité, impact et rayonnement, et sous un cadre national d'IA responsable baptisé « Digital X.0 ». La vision est mise en perspective par un document, le Livre Rose, intitulé « À la conquête d'une souveraineté numérique, 70 ans après, 1956-2026 ». Son titre rapproche deux trajectoires nées la même année : l'indépendance du Maroc, et le baptême officiel d'un champ de recherche appelé intelligence artificielle, lors de la conférence de Dartmouth. Le rapprochement est beau, et il appartient au rédacteur du titre plutôt qu'à l'histoire : les deux événements de 1956 n'ont aucun lien de cause à effet. Le Livre Rose, lui, défend que « la souveraineté numérique se construit en actes » et revendique une troisième voie marocaine, « ouverte sans être dépendante, ambitieuse sans être naïve, souveraine sans être isolationniste ».

Les quatre verrous que la série avait nommés

Une synthèse n'a d'intérêt que si elle accepte de se noter. Sur quatre points, les cinq enquêtes précédentes avaient désigné le bon obstacle.

Le talent avant l'infrastructure. L'épisode consacré à la formation, en avril, tenait que le capital humain était le goulot réel. Il avançait un besoin d'au moins 22 000 ingénieurs et techniciens spécialisés en IA et en données d'ici 2030, face à une production nationale d'environ 3 500 profils par an, dont quelque 1 200 diplômés issus du public. Le bilan de septembre confirme l'analyse en creux, par les chiffres qu'il publie : 22 779 étudiants inscrits dans les filières digitales en 2025, 549 programmes accrédités, 9 374 inscrits aux certifications Oracle et 2 326 certifications déjà délivrées. À quoi s'ajoutent des programmes datés : JobInTech vise 15 000 apprenants sur trois ans, AI & IoT Generation 1 200 jeunes par an dès 2026, le programme PASS 550 bourses doctorales d'ici 2027.

La concentration casablancaise. L'enquête sur Casablanca relevait que la métropole abritait plus de 55 % des startups IA du Royaume, et qualifiait ce déséquilibre de force autant que de fragilité. Le réseau JAZARI dans les douze régions, l'institut de Fès opérationnel depuis mars, celui annoncé à Marrakech et le campus de Dakhla sont la réponse directe à cette remarque. C'est le point sur lequel la stratégie a le plus bougé en six mois.

Le vide réglementaire. L'épisode sur les secteurs stratégiques pointait un cadre juridique en retard : une Commission nationale de contrôle de la protection des données personnelles qui s'adapte, une loi 09-08 écrite avant l'ère de l'IA générative, un référentiel national qui restait à formaliser. Le cadre « Digital X.0 » est l'amorce de cette formalisation. Reste à voir ce qu'il contient d'opposable.

Le financement de la croissance. Le panorama de l'écosystème listait cinq chantiers structurels, dont celui-ci : les amorçages sous le million d'euros se trouvent, les tours suivants obligent encore à partir. Sur ce point, le bilan du 8 septembre ne dit rien. C'est le seul des quatre verrous qui demeure entier, et il se double d'une critique que relève la presse économique marocaine : l'absence d'un budget IA clairement ventilé et pluriannuel, d'une feuille de route jalonnée par des échéances publiques, et de mécanismes d'audit indépendant.

Ce que cinq enquêtes n'avaient pas vu venir

Trois choses, et la troisième est d'une autre nature.

L'échelle des infrastructures. En avril, cette série parlait de centres de données et de traitement au plus près des champs. Elle ne voyait pas venir un campus de 500 mégawatts à Dakhla, ni une cible nationale proche du gigawatt. L'ordre de grandeur a changé de catégorie en six mois.

Les langues comme axe industriel. Le développement d'un grand modèle de langue souverain maîtrisant la darija, l'amazigh et le contexte culturel marocain apparaissait dans les enquêtes comme une intention. En septembre, c'est la mission première de JAZARI ROOT. Le choix est politique autant que technique : il décide si un citoyen pourra parler à son administration dans sa langue maternelle.

Un écart de mesure qu'il faut nommer plutôt que trancher. L'épisode d'avril estimait le besoin à 22 000 spécialistes ; l'objectif officiel est de 200 000 talents formés et certifiés. Le rapport est de un à neuf, et il ne s'explique pas par une révision à la hausse. Les deux chiffres comptent des choses différentes : d'un côté des ingénieurs et techniciens spécialisés en poste, de l'autre un volume de personnes formées et certifiées, dont le niveau d'entrée peut aller de l'initiation scolaire au doctorat. Une troisième cible circule par ailleurs, 100 000 nouveaux talents du digital par an à l'horizon 2030, qui relève de « Digital Morocco 2030 » et englobe la cybersécurité, le cloud, les données, le développement et l'internet des objets. Ces trois nombres ne se contredisent pas ; aucun des documents publics ne précise lequel mesure quoi, et c'est ce silence qui rend les comparaisons de presse hasardeuses.

💡 Lire un objectif chiffré de stratégie nationale

Trois questions suffisent à savoir ce qu'il vaut. Est-ce un stock ou un flux annuel : 200 000 certifiés d'ici 2030 et 100 000 par an ne décrivent pas le même effort. Quel périmètre : l'IA seule, ou tout le numérique. Et quelle date de mesure : un indicateur publié en 2026 peut porter sur des données arrêtées un an plus tôt. Le vocabulaire du glossaire aide à distinguer ce qui est compté.

Deux piles de chemises kraft sur une table de chêne, l'une basse et l'autre beaucoup plus haute, dans une lumière d'après-midi.

Les deux chiffres qui disent où en est vraiment le pays

Deux mesures récentes valent mieux qu'un commentaire, parce que chacune porte en elle-même sa propre nuance.

Nexus AI Factory, 1,2 milliard de dollars annoncés, 36 mégawatts visés fin 2027. Le 21 septembre, NVIDIA a confirmé la place du Maroc dans deux projets africains d'infrastructure de calcul. Le premier est un centre de calcul haute performance à Nouaceur, en périphérie de Casablanca, adossé à un centre d'excellence, équipé de processeurs graphiques Blackwell GB200 et refroidi par liquide jusqu'à 400 kilowatts par baie, avec une énergie renouvelable fournie par TAQA Morocco. Le consortium réunit Nexus Core Systems, Naver Cloud et Lloyd Capital, aux côtés des ministères de la Transition numérique et de l'Investissement et de l'agence de promotion des investissements. Le budget initial annoncé est de 1,2 milliard de dollars, et la capacité cible de 500 mégawatts. Deux précisions changent la lecture de ces nombres. Les 1,2 milliard ne sont pas un investissement de NVIDIA, qui fournit la technologie. Et le ministère marocain chiffre les deux premières phases à 36 mégawatts visés pour la fin 2027, ce qui représente 7 % de la capacité annoncée à terme. Le projet avait d'ailleurs été présenté une première fois en avril, au GITEX Africa de Marrakech. Le second projet confirmé par NVIDIA concerne l'extension au Maroc de Cassava Technologies, dans un programme continental pouvant mobiliser jusqu'à 720 millions de dollars.

63e sur 135, avec des données arrêtées avant la stratégie. L'indice mondial de l'IA responsable, produit par le Global Center on AI Governance avec le Centre de recherches pour le développement international et le gouvernement britannique, classe le Maroc 63e sur 135 pays, avec un score de 35,62 sur 100. C'est le premier rang du Maghreb, devant la Libye, 78e, et l'Algérie, 123e. En Afrique, le Nigeria mène avec 45,93 points et une 38e place mondiale, suivi de l'Égypte, 48e, du Kenya, du Ghana et du Bénin ; le Maroc vient ensuite. La moyenne des trente-neuf pays africains évalués est de 21,79 sur 100, pour une moyenne mondiale autour de 35, et les dix premiers rangs sont tous européens, la Norvège en tête avec 75,26.

Deux réserves rendent ce classement utilisable. L'indice ne mesure pas la puissance technologique d'un pays : les investissements et le nombre de chercheurs en sont exclus. Il évalue si un État régule effectivement l'IA, sur l'éthique, les droits fondamentaux, la transparence et la gouvernance, à travers trente-huit indicateurs et trois piliers pondérés, la politique publique comptant pour 60 %. Surtout, ses données couvrent la période de novembre 2023 à la fin septembre 2025. Ce classement ne note donc pas la stratégie présentée en janvier 2026, ni le bilan de septembre. Il décrit l'état antérieur, et c'est la raison pour laquelle il faut se garder de l'invoquer comme un verdict sur « Maroc IA 2030 ». Il fournit en revanche une base de départ, et le prochain exercice sera, lui, une vraie mesure.

L'épreuve qui commence maintenant

Au terme de six épisodes, le constat est double et il tient sans contradiction. Le Maroc est l'un des rares pays émergents à s'être doté d'une stratégie IA intégrée, qui embrasse l'infrastructure, la recherche, la formation, la langue, l'éthique et le rayonnement international, et qui s'est donné un bras opérationnel territorial plutôt qu'un comité central. Et cette stratégie entre dans sa phase la plus fragile, celle où l'on cesse d'annoncer pour livrer, avec trois faiblesses nommées par ses propres observateurs : un budget qui n'est pas publiquement ventilé, des échéances qui ne sont pas jalonnées, et aucun audit indépendant.

À quoi s'ajoute la variable de septembre. Les grandes stratégies nationales ne meurent presque jamais d'un revirement déclaré ; elles s'étiolent par changement de priorité, par arbitrage budgétaire, par remplacement de la personne qui les portait. Le Maroc a passé quinze mois à construire un édifice dont chaque brique dépend d'un pilotage interministériel, puis a changé de chef de gouvernement six jours après un scrutin. La feuille de route a pour elle d'avoir été lancée sous Haut Patronage royal, ce qui au Maroc place une politique au-dessus des alternances, et d'être adossée à des projets déjà engagés, un institut ouvert à Fès, un chantier à Nouaceur, un campus à Dakhla. Elle a contre elle que rien, dans les documents publics, ne la protège d'un arbitrage.

Il y a donc un indicateur à surveiller avant tous les autres, et il sera disponible dans les jours qui viennent : le nom et le rang de la personne chargée de la transition numérique dans le gouvernement El Mansouri. Un ministère délégué qui change de titulaire, ou qui se retrouve rattaché différemment, dira plus sur l'avenir de « Maroc IA 2030 » que n'importe quel objectif à 2030. Cette série reprendra à ce moment-là.

Sources primaires de cet article : le compte rendu du bilan d'étape du 8 septembre 2026 ; l'analyse détaillée de la feuille de route, du Livre Rose et des défis d'exécution ; le détail des infrastructures et des programmes de formation ; la confirmation par NVIDIA des deux projets marocains ; le rapport 2026 de l'indice mondial de l'IA responsable et la méthodologie de l'indice.

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