En 1966, la secrétaire de Joseph Weizenbaum s'était indignée qu'il puisse lire ce qu'elle écrivait à ELIZA. Soixante ans plus tard, la question qu'elle posait est devenue la bonne : vos conversations avec une IA sont enregistrées, conservées, parfois relues par des humains, et un tribunal peut en exiger la copie. Il n'y a pas de quoi cesser de parler aux machines. Il y a de quoi savoir, avant de parler, qui garde quoi, pendant combien de temps, et ce qu'on peut encore y changer.

Supprimé n'est pas effacé
Le 13 mai 2025, dans le procès que le New York Times intente à OpenAI pour violation du droit d'auteur, la juge Ona Wang, à New York, ordonne à l'éditeur de conserver l'intégralité des journaux de sortie de ChatGPT, y compris les conversations que les utilisateurs avaient supprimées et celles ouvertes en mode temporaire. Le journal avait fait valoir que des lecteurs contournant son mur payant effaçaient sans doute leurs échanges. OpenAI conteste, au nom des engagements pris envers ses utilisateurs ; le 26 juin, le juge Sidney Stein maintient l'ordonnance, en relevant que les conditions d'utilisation prévoyaient déjà la conservation en cas d'obligation légale. Pendant plus de quatre mois, tous les comptes gratuits, Plus, Pro et Team, ainsi que les accès par API sans clause de non-conservation, ont eu un bouton « supprimer » privé d'effet. Seuls les clients Enterprise et Éducation étaient exclus.
L'obligation a pris fin le 26 septembre 2025, par accord entre les parties. Mais ce qui avait été conservé entre mai et septembre le reste, hors requêtes venues de l'Espace économique européen, de Suisse et du Royaume-Uni, exclues par l'accord, et OpenAI doit toujours garder les journaux des comptes que le journal a signalés. En janvier 2026, le juge Stein a confirmé qu'un échantillon de vingt millions de conversations serait remis aux avocats des plaignants, sous protection judiciaire et après suppression des identifiants, pour y chercher des reproductions d'articles.
Retenez le mécanisme plutôt que l'affaire. Aucun des utilisateurs concernés n'était partie au procès ; plusieurs ont demandé à intervenir et ont été déboutés. Leur « supprimer » a été suspendu par une décision qui ne les visait pas, prise dans un litige commercial entre deux entreprises. C'est la première chose à savoir sur une confidence faite à une machine : sa conservation ne dépend pas seulement de vous, ni même de l'éditeur.
Ce que les éditeurs gardent, en temps normal
Hors décision de justice, chaque éditeur a ses règles, et elles ont beaucoup bougé en 2025. Voici l'état au moment où nous écrivons, pour les offres grand public. Les offres professionnelles et les accès par API relèvent d'autres contrats, en général sans entraînement sur vos données.
| Assistant | Vos échanges servent-ils à entraîner le modèle ? | Que reste-t-il après suppression ? |
|---|---|---|
| ChatGPT (OpenAI) | Oui par défaut, désactivable dans les contrôles des données | Purge sous 30 jours ; une conversation temporaire est gardée jusqu'à 30 jours pour la sécurité |
| Claude (Anthropic) | Choix demandé à chaque utilisateur depuis fin septembre 2025 ; si vous acceptez, la conservation passe à cinq ans | 30 jours si vous refusez l'entraînement ; une conversation supprimée n'est pas utilisée |
| Gemini (Google) | Oui tant que l'historique d'activité est actif ; un échantillon est relu par des humains | Activité gardée 18 mois par défaut ; une conversation relue est conservée jusqu'à trois ans, détachée du compte, même si vous l'effacez |
| Vibe, ex-Le Chat (Mistral) | Oui par défaut sur l'offre gratuite, désactivable ; les offres payantes en sont exclues par défaut selon la documentation de l'éditeur | Hébergement en Europe ; suppression du compte définitive |
| DeepSeek | Politique de confidentialité qui prévoit un stockage en Chine ; l'autorité sud-coréenne a constaté que le contenu des requêtes partait vers un prestataire chinois, transfert arrêté en avril 2025 | Rien de documenté côté utilisateur ; application retirée des boutiques sud-coréennes de février à avril 2025, toujours bloquée en Italie |
Deux leçons se dégagent de ce tableau. La première : « supprimer » et « ne pas entraîner » sont deux interrupteurs différents. Effacer une conversation ne la retire pas d'un modèle qui a déjà appris dessus, et refuser l'entraînement n'efface rien. La seconde : le réglage par défaut est presque toujours le moins protecteur, et c'est à vous d'aller le changer. Google le dit en toutes lettres sur sa page de confidentialité : ne saisissez rien que vous ne voudriez pas voir lu par un relecteur.
Il faut y ajouter la mémoire. Depuis avril 2025, ChatGPT peut s'appuyer sur l'ensemble de vos conversations passées pour répondre, et non plus seulement sur ce que vous lui avez demandé de retenir ; Gemini a suivi en août avec un « contexte personnel ». Ce qui vous a été utile lundi devient le portrait qui colore la réponse de jeudi. C'est pratique. C'est aussi un dossier sur vous, tenu par quelqu'un d'autre.

Trois portes par lesquelles une confidence sort
Un tribunal ou une enquête. En juillet 2025, dans un podcast, Sam Altman a dit lui-même ce que son entreprise ne peut pas promettre : les gens racontent à ChatGPT les choses les plus personnelles de leur vie, et s'il y a un procès, OpenAI pourra être contraint de les produire, parce qu'aucun privilège légal ne protège ces échanges comme il protège ceux qu'on a avec un médecin, un avocat ou un thérapeute. Il plaide pour un « privilège IA ». En septembre 2026, aucune loi ne l'a créé. En février 2026, un tribunal fédéral de New York a jugé que les conversations d'un prévenu avec un assistant IA n'étaient pas couvertes par le secret entre l'avocat et son client, même une fois transmises à ses avocats. Et en octobre 2025, la plainte pénale fédérale visant le suspect de l'incendie de Pacific Palisades citait ses requêtes à ChatGPT, dont une image de ville en flammes demandée des mois plus tôt. Au procès, en juin 2026, le juge a écarté ces images, les journaux de conversation sont restés au dossier, et le jury ne s'est pas accordé ; l'affaire sera rejugée à l'automne. Sa défense soutient que des journaux de conversation ne sont ni un aveu ni une scène de crime, et elle a raison de le dire. Ils sont quand même au dossier.
Une case cochée. Fin juillet 2025, le magazine Fast Company a trouvé près de 4 500 conversations ChatGPT dans les résultats de Google. Ni piratage ni fuite : en créant un lien de partage, les utilisateurs avaient coché « rendre cette discussion découvrable », sans lire la ligne grise qui précisait qu'elle apparaîtrait dans les moteurs de recherche. Certaines parlaient de santé mentale ou de vie intime. OpenAI a retiré l'option dans les jours qui ont suivi et demandé le déréférencement. Quelques semaines plus tôt, l'application Meta AI affichait dans son fil « Découvrir » des questions médicales, juridiques et intimes que leurs auteurs croyaient privées, parfois avec leur profil visible ; Meta a répondu que le partage exigeait plusieurs gestes, puis a ajouté un avertissement. Dans les deux cas, l'interface a fait ce qu'elle disait. Personne ne l'avait lue.
Un bogue ou un relecteur. Le 20 mars 2023, pendant neuf heures, une erreur dans une bibliothèque de cache a montré à des utilisateurs de ChatGPT les titres des conversations d'autres personnes, et, pour 1,2 % des abonnés Plus actifs à ce moment-là, le nom, l'adresse et les quatre derniers chiffres de la carte bancaire d'un inconnu. Quelques semaines plus tard, des ingénieurs de Samsung collaient du code source confidentiel dans ChatGPT pour le déboguer ; l'entreprise a interdit les outils d'IA générative à ses salariés en mai. Et sans aucun incident, en fonctionnement normal, une part de vos échanges avec Gemini est lue par des relecteurs humains chargés d'améliorer le service. Ce n'est pas caché. C'est écrit.
💡 Dans l'entreprise, la question n'est pas individuelle
Un salarié qui colle un contrat, un dossier client ou un extrait de paie dans un assistant grand public transfère des données personnelles à un prestataire, souvent hors de l'Union européenne ou du Maroc, sans contrat. La CNIL recommande une charte interne qui dise ce qu'on peut saisir et ce qu'on ne peut pas, et un déploiement sur site quand les données sont sensibles. NET&PRO examine vos usages d'IA et les engagements de vos prestataires dans le cadre d'un audit de vos usages numériques.
Ce que dit le droit, ici et là-bas
En Europe, le règlement général sur la protection des données s'applique à ces conversations comme à n'importe quel traitement : droit d'accès, droit à l'effacement, limitation de la conservation. Le Comité européen de la protection des données a précisé le 17 décembre 2024 qu'un éditeur peut invoquer son intérêt légitime pour entraîner un modèle, à condition de le démontrer, et qu'un modèle entraîné sur des données personnelles n'est pas anonyme par principe. Le premier grand contentieux a tourné court : l'amende de quinze millions d'euros infligée à OpenAI par l'autorité italienne en décembre 2024 a été annulée par le tribunal de Rome le 18 mars 2026, non sur le fond mais parce que le dossier relevait de l'autorité irlandaise depuis qu'OpenAI s'est établie à Dublin. Les griefs, eux, restent à instruire par l'autorité irlandaise.
Au Maroc, la loi 09-08 joue ce rôle. La Commission nationale de contrôle de la protection des données a rappelé le 18 mars 2025 que tout traitement d'intelligence artificielle portant sur des données personnelles y est soumis, finalité, proportionnalité, sécurité, droit d'accès et de recours compris, et a annoncé une délibération dédiée. Selon cette loi, un transfert de données vers un prestataire étranger doit être déclaré ou autorisé, ce que la plupart des usages courants ignorent.
Reste le point aveugle, le même des deux côtés de la Méditerranée : le secret. Un médecin, un avocat, un psychologue sont tenus au secret professionnel, sous peine de sanctions pénales. Un éditeur d'IA est tenu par ses conditions d'utilisation, qui réservent toutes le cas de l'obligation légale. Ce n'est pas une différence de degré, c'est une différence de nature. Nous avons montré dans l'article sur la responsabilité quand une IA se trompe que les contrats des fournisseurs laissent le risque d'erreur au client ; ils réservent de la même façon leur droit de divulguer quand la loi l'exige.
Reprendre la main, sans renoncer
Rien de ce qui précède n'impose de se taire. Le premier épisode de cette série a montré pourquoi une machine qui parle bien nous fait baisser la garde, et nous avons expliqué ailleurs pourquoi se confier à une IA est parfois plus facile qu'à un proche. Ce soulagement est réel. Il demande seulement trois habitudes.
Régler avant de parler. Désactivez l'entraînement dans les paramètres, une fois pour toutes. Pour un sujet sensible, ouvrez une conversation temporaire, qui ne nourrit ni la mémoire ni le modèle, en sachant qu'elle survit encore quelques jours chez l'éditeur. Regardez ce que la mémoire a retenu de vous, et effacez ce qui n'a pas à y rester.
Écrire comme si ça pouvait être lu. Pas de nom de famille, pas de numéro de dossier, pas d'adresse, pas de nom d'employeur : la machine répond aussi bien à « mon frère » qu'à un prénom. Séparez ce qui identifie de ce qui préoccupe. Ce n'est pas de la paranoïa, c'est la règle que Google lui-même met en tête de sa page de confidentialité.
Choisir l'outil selon le sujet. Pour ce qui touche à la santé, à l'argent ou à un conflit, préférez une offre sous contrat, un modèle qui tourne chez vous, ou un humain tenu au secret. Nos lecteurs qui veulent garder leurs échanges sur leur propre machine trouveront le pas-à-pas pour faire tourner un modèle en local.
La secrétaire de Weizenbaum voulait qu'on ferme la porte. Elle avait raison de le demander, et tort de croire que la porte fermée suffisait : le programme gardait tout, et son auteur pouvait lire. Rien n'a changé sur ce point, sauf l'échelle. La différence, aujourd'hui, est qu'on peut savoir où sont les clés. Le prochain épisode regardera ce qui se passe quand la machine, pour vous garder, se met à vous donner raison.